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N°30 - Modèles et modélisations, pour quels usages ?

Revue N°30 - 2ème semestre 2006

Modèles et modélisations, pour quels usages ?

(Dossier coordonné par : Valérie CARAYOL et Gino GRAMACCIA )

 

DOSSIER


Le présent dossier de Communication & Organisation traite du statut des modélisations de la communication, des orientations qu'elles empruntent et des usages qui en sont fait, en particulier dans le champ de la communication des organisations. Si les modèles de communication dans les organisations rendent possible la réflexivité, donc l’évolution de l’action collective, alors ils constituent des points d’ouverture scientifiquement multiples pour l’analyse des phénomènes collectifs.
Si on peut, bien sûr, discuter du rôle et du statut des pratiques, dès lors que l'on théorise ou modélise, se profile généralement un usage du modèle ou de la théorie produite. Elucidé, revendiqué, mais aussi parfois latent ou associé à un projet de connaissance encyclopédique ou « fondamentale », le modèle est déjà en soi un objet pour communiquer. Son objet ou son projet peut être scientifique ou heuristique, parfois pédagogique. Il peut avoir des vertus de médiation, de vulgarisation. Des usages dans des domaines aussi variés que l'évaluation, la simulation, la prospective, l'accompagnement de l'action, la prévention peuvent, par exemple, être recensés.
L'usage du modèle peut être détourné de son contexte de production initial par des utilisateurs zélés. C'est ainsi que Paul Watzlawick avait, à l'occasion de la remise d'un doctorat Honoris causa de l'Université de Bordeaux 3, raconté comment ses concepts avaient servi à légitimer un certain nombre de pratiques et étaient revendiqués par des praticiens avec lesquels ils n'entretenaient aucune affinité.
Si l'analyse des présupposés, des hypothèses et des cheminements qui ont conduit à l'élaboration des modèles est de l'ordre de la réflexion épistémologique, l'analyse de leurs statuts et de leurs usages, notamment dans le champ de la communication des organisations constitue un terrain d'investigation encore peu exploré.
Dans ce numéro de Communication & Organisation, les différents contributeurs du dossier s’interrogent sur la notion de modèle, de modélisation, son statut épistémologique ou son statut pragmatique, dans des univers professionnels différents.
Alex Mucchielli montre la diversité des options que recouvre la notion de modèle en insistant sur ce qui en constitue la fonction principale : guider l’observation scientifique à partir de sa théorie de référence. La construction d’un objet scientifique repose sur une totalité paradigmatique intégrant la posture épistémologique du chercheur, la théorie et la méthode. Rappelant les principes de la modélisation systémique des communications, l’auteur insiste sur les conditions dans lesquelles de tels principes doivent être appliqués et en premier lieu, celle qui impose que soit dégagé le caractère à la fois observable et construit du phénomène communicationnel. Est rappelé ce postulate ssentiel selon lequel la connaissance, pour le constructivisme, ser amène au processus de sa propre construction : d’où la nécessité de méthodologies itératives et modulables (souplesse des grilles d’analyse, par exemple), particulièrement utiles à l’étude des situations organisationnelles.
Christian Le Moënne souligne l’ambiguïté heuristique de la notion de modèle. Le modèle permet à la fois d’expliquer et d’anticiper l’action – et dans ce cas, nous sommes dans une logique pragmatique de succès de l’agir – tandis que, dans la perspective de la découverte scientifique, il se réduit à une construction symbolique livrant une forme achevée du raisonnement. L’auteur dépasse cette ambiguïté par cette question : comment monter en généralité et fonder une connaissance et des langages communs ? Cette étude montre qu’une convergence entre les deux perspectives est possible à la lumière de l’approche pragmatique dans l’hypothèse où « toute connaissance est transformation active des modèles et thèmes existants ». En sorte que la modélisation pragmatique serait alors une heuristique.
Pour Gilles Le Cardinal et Jean-François Guyonnet, la modélisation est une posture de recherche délicate qui impose l’étude de fondements épistémologiques clairs, pour qu'elle puisse être conçue, mise en oeuvre et transmise de façon pertinente et utile, notamment en recherche-action. Il s’agit d’expliciter les conditions à réunir, les questions auxquelles il faut répondre et les étapes de la démarche de modélisation d'un système complexe, qu'elle soit réalisée seul ou en équipe. Ils concluent sur les liens récursifs qui unissent le modélisateur, la modélisation et le modèle, en insistant sur le fait que l'acte de modélisation a une influence sur le modélisateur.
Dans le cas de la recherche-action, la modélisation devient un élément directement constitutif – voire réflexif – de l’activité de recherche. L’une des questions soulevées, à ce propos, par Vincent Meyer, porte sur la manière dont les individus peuvent devenir les « savants de leur propre réalité ». L’auteur confirme la place centrale que doivent occuper les Sciences de l’information et de la communication dans une telle démarche, notamment dans l’analyse des enjeux managériaux contemporains. Se pose également la question de la légitimité – de l’autorité – du savoir issu de la recherche-action en regard du discours savant. La réponse est assurément liée à la reconnaissance d’une nécessaire dialectique opposant et rapprochant, dans le même débat, l’auteur et le chercheur.
Miguel de Aguilera retrace l’histoire scientifique de la communication en soulignant l’influence des conditions déterminantes dans la genèse de ses objets. L’expansion des systèmes de communication « de masse » explique, dans la société industrielle, l’importance du paradigme informationnel comme principe organisateur de recherches en communication. Mais, comme l’explique l’auteur, le tournant culturel marque l’obsolescence de ce modèle devant l’irruption de la question du sens. La sémiotique, les Cultural Studies, deviennent alors des disciplines annoncées pour des champs d’expérimentation nouveaux et des pratiques modélisatrices émergentes.
La création publicitaire constitue assurément un champ d’action privilégié pour tester la validité de constructions modélisatrices à l’heure où, comme l’affirme Arlette Bouzon, les recherches scientifiques sur ces pratiques sont rares. L’auteur part d’une hypothèse originale : le créatif, en publicité, est un bricoleur et un « braconneur » de modèles. C’est une critique du bricolage et du braconnage dans la fabrication des messages publicitaires qui est ici proposée, montrant en quoi les théories de référence interviennent en premier lieu comme des types explicatifs de pratiques consuméristes. Si les sciences humaines sont convoquées par les concepteurs, c’est au titre de l’efficacité de « modèles réduits » à la simplicité du type. Le modèle est tout à la fois l’outil de conception des messages, la référence théorique explicative des pratiques de consommateurs et sans doute l’un des facteurs de changement de ces pratiques. C’est sans doute ce qui explique la créative désinvolture des concepteurs, empressés d’emprunter mais toujours efficaces puisqu’ils parviennent toujours à produire le juste nécessaire dans le cadre de stratégies de séduction spécifiques et certainement éphémères.
Ce point de vue, repris Bernard Dagenais, est vérifié dans le domaine des relations publiques. Les modèles qu’utilisent les différentes isciplines de la connaissance humaine sont empreints d’effets de mode. En communication, certains modèles s’imposent, comme celui de Shannon et Wiener, et d’autres ont une courte vie comme celui de Moles (la dynamique socio-culturelle) et Morin (le modèle génétique). Les relations publiques ont créé peu de modèles qui leur soient propres, parmi lesquels le modèle RACE. Mais elles ont aussi été hermétiques à des modèles très efficaces, comme les méthodes du média planning.
Par quels circuits et courants d’idées les modèles d’organisation trouvent-ils de fertiles terrains d’applications ? Lucia Granget et Hugues Draelants abordent cette question à propos de l’université et d’établissements scolaires. L’idée d’une université « entrepreneuriale » émerge, mais elle est confrontée aux freins traditionnels qu’opposent la bureaucratisation aux processus décisionnels ou encore la dissémination des pôles de décision. Lucia Granget souligne cependant que les conditions à l’introduction d’un modèle global de marketing dans l’institution universitaire sont maintenant réunies et ce, compte tenu des enjeux liés à l’internationalisation et aux techniques nouvelles de la tra nsmission des connaissances. Hugues Draelants discute de la pertinence d’une importation du concept d’identité organisationnelle depuis le domaine de la théorie des organisations et du management, où ce concept connaît actuellement un certain succès, dans le domaine de la sociologie de l'éducation et des établissements scolaires. Compte tenu du statut théorique peu fondé de l'établissement comme catégorie sociologique, l’auteur envisage la pertinence d’un tel transfert. Il discute les conditions socio-politiques, institutionnelles et organisationnelles nécessaires au développement d’identités organisationnelles dans le cas des établissements scolaires, en montrant notamment que l’évolution actuelle des politiques et modes de régulation de l’enseignement favorisent la différenciation entre écoles et donc la production d’identités d’établissements.

L’article commence par présenter la place des modèles, en général, dans le processus de la connaissance scientifique. Le « modèle » y sera décrit classiquement comme une simplification de la théorie utilisant les principaux concepts de celle-ci pour mieux en montrer les relations. Cette présentation insiste sur l’importance des modèles comme grille a priori d’observation fortement liée aux méthodes utilisées pour appréhender les phénomènes. La présentation examine aussi comment les chercheurs définissent plusieurs types de modèles et plusieurs utilisations de ces modèles dans leurs recherches.

La réflexion et les débats sur la catégorie de modèle sont devenus très fréquents ces dernières décennies. Pour autant, la signification de cette notion comme sa délimitation d’avec d’autres – théories, conjectures, démarches ... - n’en est pas plus claire, notamment dans les sciences humaines et sociales. Un détour par une réinterprétation libre, et à la lumière de travaux récents, du débat grec entre Platon et Protagoras, permet d'éclairer quelques questions intéressantes concernant notamment cette catégorie de « modèle » et la crise actuelle des postures transcendantales dans les sciences sociales. Ceci peut éclairer diverses questions sensibles concernant la conceptualisation des pratiques de communication organisationnelles dans le contexte des technologies de l’intelligence, prolonger les réflexions sur les fondements pragmatiques d’un renouvellement critique des questions de démarcation.

La modélisation est une posture de recherche délicate dont les auteurs proposent de donner des fondements épistémologiques clairs, pour qu'elle puisse être conçue, mise en oeuvre et transmise de façon pertinente et utile, notamment en recherche-action. Cet article tente de clarifier les conditions à réunir, les questions auxquelles il faut répondre et les étapes de la démarche de modélisation d'un système complexe, qu'elle soit réalisée seul ou en équipe. Il conclut sur les liens récursifs qui unissent le modélisateur, la modélisation et le modèle, en insistant sur le fait que l'acte de modélisation et son influence sur le modélisateur est aussi important que son résultat le modèle.

Une démarche de recherche-action permet de rendre compte de diverses dynamiques et transformations sociales. Plus particulièrement dans les organisations, pareille posture vise à saisir les points de vue des individus et produire avec eux du savoir sur les situations qu’ils rencontrent ; en une formule : faire qu’ils deviennent les savants de leur propre réalité. Prenant au sérieux cette possibilité, cet article revient sur l’intérêt des recherches-actions dans le champ des pratiques en information et communication et engage la réflexion sur  le statut accordé au savoir « profane » en dehors de sa simple valeur sociale.

Nos activités communicationnelles sont conditionnées par le contexte dans lequel elles se développent. La recherche en communication, alors, n’a puéviter l’influence de divers éléments de type « matériel » et « idéal » qui déterminent les contextes dans lesquels elle s’est développée. Parmi ces éléments, on inclut les manières de définir et de penser la communication, les différentes orientations scientifiques et les objets d’études correspondants. Cet article traite particulièrement de quelques éléments de type « idéal » : les « mythes de la communication et la culture » qui ont contribué à établir des cadres théoriques sur la communication en précisant un objet d’étude. Bien que cet objet d’étude concerne les développements les plus récents, il existe aussi d’autres modèles théoriques, dans un cadre historique soumis aux changements, centrés sur un objet d’étude sûrement plus approprié pour comprendre les communications.

Longtemps considérée comme l’activité privilégiée du marketing, au point d’en être parfois confondue avec lui, la publicité cherche à obtenir un effet sur le comportement des individus d’une cible visée, en faveur d’un annonceur donné ; l’activité publicitaire pouvant difficilement s’envisager indépendamment de ses retombées. Dans le difficile contexte actuel, les publicitaires recherchent les outils susceptibles de les aider à bâtir au mieux leurs stratégies et à justifier ces dernières auprès des décideurs, en faisant notamment appel à des « modèles d’action de la communication ». Mais ces modèles n’apparaissent pas immuables et semblent diversement utilisés tout au long de la recherche créative. Employés d’abord pour soi, afin de faire émerger les premières idées, ils sont enrichis, affinés ou détournés selon les sollicitations des acteurs en présence et ce, au gré des circonstances. La présente contribution, à visée exploratoire, tente de mettre en évidence quelques-unes des logiques structurantes de ces pratiques. Elle montre ainsi que les publicitaires hésitent entre le « bricolage », utilisation incertaine des divers modèles d’action de la communication dans le processus créatif, et le « braconnage » adapté aux circonstances, dans lequel le respect des règles déontologiques est relatif.

Les modèles qu’utilisent les différentes disciplines de la connaissance humaine sont empreints d’effets de mode. En communication, certains modèles s’imposent, comme celui de Shannon et Wiener, et d’autres ont une courte vie comme celui de Moles (la dynamique socioculturelle) et Morin (le modèle génétique). Les relations publiques ont créé peu de modèles qui leur soient propres, parmi lesquels le modèle RACE. Mais elles ont aussi été hermétiques à des modèles très efficaces, comme les méthodes du média planning.

Les universités constituent des entités structurantes de la vie sociale, cultuelle et économique. Elles sont interpellées par les exigences de la société mondiale, la compétitivité des entreprises, les besoins des étudiants et la restriction des moyens. Quels sont les modèles organisationnels développés par les théories des organisations et du management ? Pourquoi le modèle « entrepreneurial » tend à s’imposer et avec quelles limites ? Quelles sont les conséquences de l’introduction du modèle marketing de la communication si l’on considère d’une part, le temps long de la recherche et de la formation et d’autre part, un contexte oscillant entre continuités et fragilités ?

L’article propose une réflexion critique sur l’importation du concept d’identité organisationnelle – en particulier sous la forme modélisée par Hatch et Schultz (2002) – depuis le domaine de la théorie des organisations et du management, où ce concept connaît actuellement un certain succès, dans le domaine de la sociologie de l'éducation et des établissements scolaires. Compte tenu du statut théorique peu fondé de l'établissement comme catégorie sociologique, l’auteur envisage la pertinence d’un tel transfert. Il discute les conditions socio-politiques, institutionnelles et organisationnelles nécessaires au développement d’identités organisationnelles dans le cas des établissements scolaires. La discussion montre notamment que l’évolution actuelle des politiques et modes de régulation de l’enseignement favorisent la différenciation entre écoles et donc la production d’identités d’établissements.

ANALYSE


Notre objectif à travers cet article est de démontrer l’importance de la numérisation du patrimoine culturel corse pour le développement local du territoire, tant au niveau de la valorisation de ses ressources que du partage des savoirs et savoir-faire locaux. A partir de définitions possibles du territoire, nous abordons son aménagement à l’aide des Tic et notamment de la numérisation du patrimoine culturel comme phénomène majeur du développement territorial. Nous nous positionnons dans l’optique d’une démarche ouverte d’intelligence territoriale. Nous situons notre réflexion au croisement des actions de patrimonialisation qui à notre sens consiste en la diffusion et la valorisation du patrimoine culturel.

La part matérielle de l'information et de la communication est souvent ignorée quand elle n'est pas méprisée. Or les actions correspondantes structurent fortement la vie des organisations. Nous offrons ici une grille de lecture permettant à la fois d'en tenir compte et d'en tirer parti au niveau stratégique. Il s'agit de s'intéresser à la combinaison des rôles d'agencements informationnels et communicationnels : faire, montrer, socialiser, rassurer. Cela permet de mettre en regard la performance organisationnelle avec les interactions au travail.

En 2005, un programme de loisirs « Super Voix Féminine » de la chaîne de télévision de la province du Hunan a accompli le miracle de l’audience et a soulevé en même temps, l’enthousiasme pour les programmes de loisirs. Comment se fait-il qu’un simple programme de loisirs puisse devenir un étonnant événement média ? Et comme événement média, qu’est-ce qu’il a apporté aux Chinois dans leur vie culturelle et sociale ? Quelles conclusions au plan culturel pouvons nous en tirer ?

EXPERIENCE


Les étudiants en communication s’investissent dans la mission de comprendre le fonctionnement de la communication au sein des organisations. Ils s’intéressent à l’analyse d’un ou plusieurs aspects de la communication organisationnelle sans pour autant l’extraire de son contexte. Afin d’interroger et de comprendre le réel mais aussi de répondre à la demande sociale, ces futurs chargés de communication s’appuient sur les Sic et proposent des modèles d’analyse qui s’en inspirent. L’objectif étant d’aider les organisations à améliorer les outils, canaux et stratégies de communication pour mieux communiquer aussi bien en interne qu’en externe.

ENTREVUES


Marianne Kugler est professeur titulaire au Département d’Information et de Communication de la Faculté des Lettres de l’Université de Laval, Directrice des programmes de premier cycle en communication publique. Elle assure des cours de communication des organisations, utilisations des technologies de l’information et communication scientifique. Après une formation de 3ème cycle en géomorphologie, elle a fait une carrière en communication scientifique au service des communications de l’Université de Laval. Elle a rédigé de nombreux articles de vulgarisation scientifique pour différents médias - quotidiens et magazines - du Québec, elle a été présidente de l’Association des communicateurs scientifiques du Québec de 1981 à 1983. Elle est l’auteur d’articles et ouvrages sur les politiques et les modèles de communication.

BIBLIOGRAPHIE


Le travail de Philippe Bernoux est hautement pédagogique. Nous y avons été habitué dans d’autres de ses ouvrages et, ce livre ne faillit pas dans ce domaine. L’auteur nous propose en effet tout d’abord une analyse critique de divers courants de la sociologie des organisations ayant étudié le changement organisationnel, puis se penche sur les déterminants du changement (contraintes socio-économiques et techniques, institutions, acteurs), avant de conclure sur des pratiques de conduite du changement.
Philippe Bernoux veut remettre au centre les individus dans la compréhension des phénomènes de changement organisationnel en contextualisant leur action. « L'idée est qu'on ne peut raisonner sur les comportements des individus ni seulement en terme d'intérêts individuels, ni seulement en termes de contraintes par les structures, mais qu'il faut prendre en compte les relations sociales concrètes, et le contexte social dans lesquels les individus sont impliqués. » (p.26) Ce ne sont ni les facteurs socio-économiques ou encore techniques qui peuvent expliquer le changement. Philippe Bernoux en revient vers les théories de l’action. Expliquer les transformations de l’organisation n’est pour lui possible qu’en passant par la compréhension des comportements individuels. Il favorise à cet effet une théorie de l’action interactionniste contre toute résurgence néo-taylorienne ou retour vers un réalisme totalitaire. Pour lui, toute modélisation de l'organisation et du changement organisationnel ne peut que prendre en compte l’acteur au risque de tomber dans un déterminisme technologique ou fonctionnel. La rationalité de l’acteur et le sens qu’il donne à son agir sont donc centraux.
Il se range donc à une approche héritée de l’individualisme méthodologique de Boudon. En effet Boudon a voulu instituer une praxéologie dans laquelle tout phénomène social est le résultat d'actions, d'attitudes, de croyances et de comportements individuels. Le sociologue, ou le chercheur en général, qui veut en analyser le fonctionnement doit alors recourir à l’étude du sens de l’action par le Verstehen wéberien. Bernoux complète cette approche par la théorie de l’encastrement (embeddedness) qui tient à la prise en compte des relations sociales concrètes et du contexte dans lequel elles se déroulent. Ici, le changement ne peut avoir lieu qu’à partir du moment ou l’acteur lui donne un sens et que l’institution en garantisse le respect : pour Bernoux, le changement ne peut être subi. Il s’étudie d’ailleurs à travers trois éléments majeurs : les contingences externes, les institutions et la rationalité des acteurs. Les organisations se structurent par des compromis entre les différentes rationalités des acteurs. Ils doivent donc être capables d’interprétation et d’adaptation, car le changement ne se réalisera qu’à partir du moment où un consensus est établi. Il ne peut être mené sous la seule contrainte. Il faudra, en effet, qu’à un moment du processus, les acteurs redonnent du sens à leur action.
Notre travail personnel s’est enrichi de cet exposé, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de nous interroger sur la capacité de négociation des acteurs dans des contextes de crise. Il nous apparaît en effet que certains déterminants (pour reprendre le terme de Bernoux) en limitent la portée, voire confisquent les espaces de débat. Le sens peut-il toujours être co construit ? Dans un contexte de rupture, n’est-il pas par moment imposé par le contexte ou par certains acteurs dominants ?

Lors du colloque « Non-verbal, communication, organisation » organisé par le GREC/O en mai 2000, Michèle Gellereau avait présenté un travail qui, selon ses propres termes, entrait alors « dans le cadre d’un projet en gestation sur l’accompagnement des visiteurs dans la visite des sites patrimoniaux » . Quelques années plus tard, elle nous livre l’aboutissement de sa réflexion dans un ouvrage préfacé par Jean Davallon. Là où l’approche muséale s’intéresse souvent aux dispositifs techniques ou aux technologies interactives, Michèle Gellereau nous propose une réflexion centrée sur un type de médiation singulier, la « muséologie de point de vue », qui, selon Jean Davallon, « (…) vise à construire un point de vue pour le visiteur, (…) est centrée sur le visiteur et travaille le “placement” (et le déplacement) de celui-ci » . Son travail s’inscrit dans une perspective élargie qui interroge la construction des identités collectives et les dispositifs de compréhension des autres dans l’espace public. Il s’appuie aussi bien sur les pratiques langagières de la médiation du guide, la mise en scène des visites, que les interactions. Le projet nourri par Michèle Gellereau est d’étudier la visite comme mode de médiation culturelle spécifique et la construction du récit comme forme privilégiée de partage. L’auteur, qui s’inscrit dans une approche sémio-pragmatique des représentations patrimoniales, a opté pour une démarche à la fois observationnelle et compréhensive. Elle a donc suivi de nombreuses visites et a mené des entretiens avec l’ensemble des acteurs des musées, « dans le souci d’analyser à la fois le dispositif de communication, l’objet produit et les discours de la situation (…) » . Elle renouvelle ainsi la façon d’appréhender le rapport entre exposition et médiation en s’appuyant sur la muséologie, l’anthropologie et la communication. L’ouvrage est bâti sur un mode ternaire. La première partie, « Scènes et acteurs, places et rôles », s’intéresse d’abord aux objectifs assignés à la visite guidée, aux spécificités (et aux contraintes) de la mise en scène, sans pour autant oublier la dimension des relations publiques. Puis sont envisagés le statut des guides, leurs formations, leurs compétences et leurs rôles. L’ensemble présente une analyse de la diversité des objectifs, des situations, des positions mais aussi des enjeux organisationnels. La seconde partie intitulée « L’interprétation du guide : le récit comme mode de médiation » offre une réflexion sur la construction du récit de la visite. L’auteur s’interroge tout d’abord sur le sens du récit, ses dimensions énonciatives et discursives, puis elle pose les questions de l’interprétation et de l’appropriation, pour déboucher sur celles de l’intégration et de la transmission des valeurs qui relèvent aussi de l’induction. Il s’agit donc de voir comment le visiteur est engagé à partager une vision de l’univers qu’il découvre. Dans la troisième partie, « Une communication dialogale : appropriation et partage », Michèle Gellereau « (…) s’intéresse à la prise en compte du visiteur dans le discours du guide et aux effets de celle-ci dans la construction des récits collectifs » . Elle revient sur les dimensions verbales et non verbales des interactions (le rôle du corps, par exemple) qui sont orientées vers un partage et tiennent compte de l’interprétation du visiteur. Puis elle traite des différents aspects du dialogue et du rôle de ce dernier dans le développement des identités narratives qui mènent au récit pour le collectif, que l’auteur différencie du récit collectif. Visites guidées d’entreprises et de sites patrimoniaux sont en expansion. Dans un contexte de diversification du public visiteur, il est essentiel d’éclairer le rôle de transmission et de médiation du guide, traditionnellement associé au champ de l’action culturelle, donc moins abordé dans une perspective communicationnelle et relationnelle. De fait, comme le rappelle Jean Davallon dans la préface, « (…) l’analyse de la visite guidée appelle à regarder d’un autre œil la mise en exposition, car elle porte attention à des processus qui ne sont pas a priori faciles à saisir dans celle-ci » . Ainsi, Michèle Gellereau positionne son travail au carrefour de plusieurs thèmes (espace public, identité collective, mémoire) et combine des approches complémentaires (narration et situations de communication). « Ce que montre la visite guidée, c’est toute la difficulté pour le médiateur culturel à créer un monde partagé autre que minimal, fusionnel et consensuel, facilement accessible à un public venu pour se distraire ou découvrir du merveilleux. » C’est un travail de recherche pluridisciplinaire mené et présenté avec rigueur et passion, qui s’appuie sur des exemples précis et démontre combien « (…) l’analyse de la visite guidée mérite d’être prise au sérieux pour avancer dans la compréhension de la fabrique collective du monde, dans les interactions communicatives produites dans l’action culturelle » . Le propos novateur et l’analyse étayée font de cette recherche un modèle pour ceux qui aspirent à l’exigence. L’ouvrage est l’un des dignes représentants d’une édition de qualité. Isabelle Cousserand

Non, cet opuscule qui se glisse si facilement dans un sac à main ou une sacoche n’est pas l’énième bouquin sur le sens caché de la couleur ou le guide à l’usage de ceux qui veulent savoir sans chercher à comprendre ! Si les vertus prêtées aux couleurs et livrées en pâture ici ou là appâtent le chaland, elles ne l’épatent pas généralement bien longtemps ! Le propos est ici aux antipodes et satisfera les curieux qui ne s’en laissent pas conter et ne boudent pas pour autant le plaisir des lectures récréatives. Historien spécialiste du Moyen Age et de la symbolique occidentale, Michel Pastoureau est l’auteur d’ouvrages passionnants, accessibles bien qu’érudits, consacrés à des sujets singuliers tels les emblèmes de la France, l’héraldique médiévale, les animaux, le cochon, les rayures, les couleurs, le bleu… Dominique Simonnet, rédacteur en chef à L’Express, a écrit ou co-écrit des livres pratiques, des essais et des romans .
Le petit livre des couleurs ne surprendra pas ceux qui ont déjà lu le Dictionnaire des couleurs de notre temps, mais ils apprécieront les sept chapitres consacrés chacun à une couleur (ou aux demi-couleurs pour le septième), écrits sur le mode vivant de l’entretien. Ainsi apprend-t-on que c’est au XIIe siècle que l’on passe de trois couleurs de base - le blanc, le rouge, le noir - à un système à six couleurs avec le bleu, le vert et le jaune.          Au fil du temps, le rouge va rentrer en concurrence avec le bleu. « A la fin du Moyen Age, la vague moraliste, qui va provoquer la Réforme, se porte aussi sur les couleurs, en désignant des couleurs dignes et d’autres qui ne le sont pas. La palette protestante s’articule autour du blanc, du noir, du gris, du brun… et du bleu. » Aujourd’hui, le bleu comme le rouge revêtent aussi une signification politique. Parler de couleur rouge relève du pléonasme puisque « (…) certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois “rouge” et “coloré” » . Aujourd’hui encore habiller en bleu les petits garçons et en rose les petites filles est une survivance des milieux catholiques du XVIe siècle, où le bleu est devenu une couleur plutôt masculine et où le rouge s’est féminisé. « Le rouge restera aussi la couleur de la robe de mariée jusqu’au XIXe siècle. » Mais il demeure marqué par l’ambivalence, car les prostituées ont eu, elles aussi, l’obligation de porter un vêtement rouge. Rouge, amour et péché de chair… Rouge, révolutionnaire et prolétarien… Rouge, du pouvoir et de l’aristocratie…
On pourrait à l’envi livrer ici anecdotes et éléments d’analyse sur le jaune, le vert, le blanc, le noir, le gris, l’orange, le rose ou le violet, mais ce serait priver le lecteur du plaisir de la découverte. On l’aura compris, Michel Pastoureau propose une analyse historique et culturelle des couleurs et il n’hésite pas à tordre le cou aux idées reçues, notamment à la division (scientifique ?) des couleurs primaires et complémentaires. Resituer ainsi les couleurs et leurs usages dans une perspective historique et sociale nous prouve à quel point elles résistent à toute tentative de généralisation abusive ou à toute interprétation hâtive.
Le petit livre des couleurs a bien sa place dans la bibliothèque de ceux, praticiens ou chercheurs, qui se préoccupent de communication organisationnelle, d’image ou de sémiologie, d’histoire ou d’anthropologie… Il se grignote à l’heure du café ou du thé, accompagne avec goût un trajet en bus, en métro ou en tramway. Il cultive et il réjouit. Quand plaisir rime avec connaissance… pas question de se mettre au régime ! Vous reprendrez bien du Dictionnaire des couleurs de notre temps et des Emblèmes de la France !