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N°31 - Migrations conceptuelles, d'où viennent les concepts de la communication organisationnelle ?

La ville dans tous les sens

Revue N°31 - 1er semestre 2007

Migrations conceptuelles, d'où viennent les concepts de la communication organisationnelle ?

Les travaux relatifs aux questions informationnelles et communicationnelles associées aux organisations se sont multipliés depuis une quinzaine d'années, au travers de nombreuses journées d'études, colloques et ouvrages...,la revue " Communication et Organisation " occupant une place centrale dans cette dynamique. Une étude des productions scientifiques des vingt dernières années montre que les objets étudiés se sont inscrits dans des espaces de plus en plus étendus. Interrogeant initialement les pratiques, politiques et stratégies de communication mises en oeuvre au sein des organisations à partir des années 1980, la communication organisationnelle s'est progressivement constituée en cadre d'analyse.Montant en généralité, les travaux ont visé à mieux comprendre les organisations à partir des phénomènes de communication qui s'y développent. L'étude de la communication des organisations s'est ainsi étendue à l'observation des phénomènes communicationnels au sein des organisations, et à l'analyse des organisations par la communication.Nous avons choisi de qualifier comme "approches communicationnelles des organisations" (ACO) ce glissement paradigmatique qui vise à comprendre les organisations, leur fonctionnement et leurs dynamiques à partir des phénomènes de communication qui les structurent.

 

DOSSIER


Les travaux relatifs aux questions informationnelles et communicationnelles associées aux organisations se sont multipliés depuis une quinzaine d’années, au travers de nombreuses journées d’études, colloques et ouvrages… la revue « Communication et Organisation » occupant une place centrale dans cette dynamique. Une étude des productions scientifiques des vingt dernières années (1) montre que les objets étudiés se sont inscrits dans des espaces de plus en plus étendus. Interrogeant initialement les pratiques, politiques et stratégies de communication mises en œuvre au sein des organisations à partir des années 1980, la communication organisationnelle s’est progressivement constituée en cadre d’analyse. Montant en généralité, les travaux ont visé à mieux comprendre les organisations à partir des phénomènes de communication qui s’y développent. L’étude de la communication des organisations s’est ainsi étendue à l’observation des phénomènes communicationnels au sein des organisations, et à l’analyse des organisations par la communication (2). Nous avons choisi de qualifier comme « approches communicationnelles des organisations » (ACO) ce glissement paradigmatique qui vise à comprendre les organisations, leur fonctionnement et leurs dynamiques à partir des phénomènes de communication qui les structurent.
Les contours et le positionnement épistémologique des ACO soulèvent de nombreux questionnements. Elles sont inscrites dans les sciences humaines et sociales et dans les sciences de l’information et de la communication (SIC) mais ne peuvent se réduire à l’une ou l’autre de ces disciplines dont la convocation demeure d’ailleurs souvent implicite. De même, l’intégration d’apports théoriques multiples principalement en provenance de la sociologie, de l’économie hétérodoxe, des sciences de gestion, de la psychologie et la psychosociologie, ou encore de la linguistique reste souvent allusive. Comment s’opère l’importation de concepts en provenance de champs disciplinaires variés, inscrits dans des paradigmes parfois difficilement compatibles ? Quelle est l’articulation entre les différents champs scientifiques mobilisés et les sciences de l’information et de la communication ? Quelles passerelles épistémologiques les relient ? Comment les concepts migrent-ils pour constituer un espace scientifique original ? Et en définitive, qu’est-ce qu’une « approche communicationnelle » des organisations ?
Telles sont les questions que nous avons voulu aborder dans la présente livraison de Communication et Organisation. Inscrits dans des perspectives souvent différentes, les treize auteurs ont mis au centre de leur contribution une interrogation réflexive sur leurs emprunts conceptuels et sur la construction théorique qu’ils élaborent. Ainsi émergent les différentes facettes d’un cadre d’analyse original des organisations à partir de leurs différentes dimensions communicationnelles, qui ouvre sur de nouvelles problématiques.
Cet article introductif poursuit deux objectifs. En premier lieu, il opère un cadrage relatif à la notion d’approche communicationnelle – question centrale en SIC – en la mettant en relation avec les questions organisationnelles, telles qu’elles apparaissent dans les différents articles du numéro. L’enjeu est de réaffirmer l’inscription des approches communicationnelles dans les SIC. Dans un second temps, les différents textes de ce dossier sont présentés en fonction des grandes architectures conceptuelles auxquelles ils peuvent se rattacher.

(1) Ce travail de capitalisation, basé sur l'analyse d'environ 160 textes a été conduit par Jean-Luc Bouillon, Sylvie Bourdin et Catherine Loneux. Il a donné lieu à des retours partiels : séminaire du groupe d'études Techniques et Pratiques Scientifiques de la Société Française des Sciences de l'Information et de la Communication (SFSIC) en 2004, intervention lors de la First europeen communication conference Amsterdam 2005 et au XVème Congrès de la SFSIC à Bordeaux 2005.
(2) Cette évolution est particulièrement visible dans l’évolution de l’activité scientifique du Groupe d’Etudes et de Recherches sur les Communications Organisationnelles (Org&Co) de la SFSIC telle qu’elle apparaît dans les thématiques des journées d’études, qui se sont successivement intéressées aux problématiques (1996), aux relations entre objets scientifiques et objets de communication (1997), aux théories et concepts (1999), à la relation dialectique communication organisante – organisation communicante (2001), puis aux concepts et méthodologies de recherche (2005 et 2007).

A partir de l’expérience d’un ensemble de projets de recherche financés portant sur le paradigme de la communication engageante appliquée au thème de l’environnement et de l’écocitoyenneté, l’auteur propose de montrer comment la question des « migrations conceptuelles » entre SIC et psychologie sociale est éclairée par la prise en compte de l’histoire des logiques d’emprunt et des relations entre disciplines. La réflexion présentée montre aussi que le renouvellement et l’élargissement des emprunts s’effectuent à partir de la prise en compte des questions émergeant du « terrain ».

En contexte de travail, dans les échanges au sein des organisations ou entre organisations, les conditions de l’activité communicationnelles des acteurs sociaux, des salariés ne relèvent que difficilement d’une théorie de l’expression publique. L’article vise à proposer quelques principes d’une description des échanges, dans les organisations, entre organisations, qui tentent d’être cohérents, dans une approche socio-anthropologique de la communication, avec théories de l’action et théories de l’énonciation.

Dans le cadre de notre recherche, nous souhaitons étudier les organisations du mouvement social altermondialiste, avec un regard communicationnel. Cette recherche s’inscrit dans la lignée des travaux en communication organisationnelle qui s’intéressent aux phénomènes de constructions et de transformations organisationnelles. Les organisations n’y sont plus considérées comme des données au sein desquelles il est possible d’étudier les phénomènes ou politiques de communication ; ils traitent davantage du rôle constitutif de la communication dans les phases de construction de l’organisation. Le présent article propose de retracer le parcours qui nous a amenée à constituer ce cadre théorique et méthodologique de recherche mêlant approches sociologiques et communicationnelles, qui nous ouvre des pistes concrètes d’analyse de la construction identitaire des organisations, à travers l’évolution de leurs discours.

Dans cet article, je me propose d’exposer comment les sciences de l’information et de la communication (SIC), et plus particulièrement le champ des communications organisationnelles, sont susceptibles de tracer des perspectives originales pour appréhender le développement des normes sociales dans les organisations (chartes éthiques, codes de conduite, principes d’actions, etc.). La proposition ici discutée, consiste à analyser ses conditions pratiques de production. A partir de l’exemple de la charte de la diversité dans les entreprises (2004), je testerai les conséquences pratiques de ce type de posture. Dans le même temps, il s’agit de s’interroger sur les dispositifs méthodologiques utiles pour rendre compte des dynamiques sociales engendrées par la production d’une charte.

Notre réflexion se centre ici sur les dimensions sociales, sociologiques et communicationnelles des situations de conception et de mise en place de dispositifs informatiques d'information et de communication. On se situe au cœur du problème de l'émergence d'un éventuel changement de mode de travail en lien avec la mise en œuvre et l'appropriation d'une nouvelle pratique. Il s'agit donc de penser le rapport humain et social aux T.I.C comme un construit. Cette perspective est envisagée par les Sciences de gestion, plus particulièrement en matière de Gestion des Ressources Humaines, et par les Sciences de l'Information et de la Communication. Nous verrons que ces deux perspectives d'étude, bien que souvent envisagées séparément, sont non seulement complémentaires, mais permettent ensemble d'appréhender de manière fine et précise le fonctionnement social et communicationnel de l'organisation au travers de l'usage des TIC.

Cet article se propose de montrer ce qu’une analyse communicationnelle des outils de gestion et de contrôle dans les organisations peut apporter à la compréhension des mécanismes par lesquels ces outils contribuent à structurer les organisations ainsi qu’à l’analyse des communications organisationnelles en général. Il s’appuie sur une analyse des communications liées au travail de production des comptes dans une grande entreprise de BTP. La notion d’actes de calcul permet de caractériser la nature pragmatique du langage des chiffres qui réside dans sa capacité à prescrire sous les apparences de décrire. Les outils de gestion apparaissent alors comme un vecteur important de la diffusion d’un nouveau modèle d’autorité et de responsabilité performativement construit. La conclusion montre en quoi cette analyse est source d’enseignement pour comprendre les transformations qui se jouent avec la diffusion des TIC dans la société.

Nos travaux de recherche s’appuient sur une approche des activités d’information et de communication à travers les processus d’appropriation via un cadre d’analyse construit à partir des apports de la théorie de la structuration initiée par Giddens en sociologie. Ce cadre présente la particularité de permettre une analyse concomitante des dynamiques organisationnelles, des changements sociaux et des pratiques des acteurs et des jeux d’acteurs au travers d’interactions plus localisées. Il nous semble cependant nécessaire d’interroger ici notre propre démarche et la pertinence de l’utilisation d’une méta-théorie telle que celle de Giddens pour appréhender les phénomènes d’information et de communication dans les organisations.

Tant dans la manifestation concrète du phénomène que dans la manière de les appréhender conceptuellement, les chercheurs interpellés par les technologies dans les organisations ont été confrontés à la fois à de nouvelles questions et à de nouveaux courants d’analyse au cours des deux dernières décennies. Dans un premier temps, nous envisageons les approches des TIC en organisation mobilisant la théorie de la structuration. Dans un deuxième temps, nous précisons en quoi la théorie de l’activité, qui présente des filiations avec les courants d’analyse précédents, a cherché à dépasser certaines de leurs limites. Nous envisagerons en conclusion les pistes ouvertes par des travaux récents relatifs aux technologies, pour considérer leur contribution à la compréhension de l’articulation technologie – organisation et cerner ainsi plus avant les caractéristiques de la communication organisante dans les organisations contemporaines.

Si l’on veut tenter de comprendre les évolutions où les TIC et les SI jouent à la fois un rôle déclencheur et révélateur, il est possible de privilégier un regard centré sur les enjeux humains et sociaux sans mésestimer les effets de la technique mais sans en faire une finalité. L’organisation et les représentations performatives des TIC se rejoignent face à la diversité des réactions du collectif au travail. Les interactions qui se produisent alors s’appuient sur des normes extérieures, les adaptent, mais en même temps contribuent à les propager. Il y a finalement un point d’achoppement entre le symbolique et le fonctionnel et un regard éclairé par une attention anthropologique aux actions, représentations, interactions, peut établir qu’il existe peut être plus de « formes organisationnelles » collectives, instables, en mouvement, que de contexte organisationnel défini et vraiment nouveau.

ANALYSE


Les dynamiques d’entreprise peuvent être associées à la mise en œuvre d’une politique de communication interne et externe liée au sport. Si cette dernière peut accompagner la politique d’entreprise, elle peut aussi soutenir des changements structurels renouvelant les normes de travail habituelles. A partir d’une approche contextuelle et systémique privilégiant la dimension symbolique des échanges, les communications formelles et informelles, notre recherche vise à montrer comment les caractéristiques du fait sportif, les divers usages du sport, en font un « produit communicationnel » légitime pour les entreprises dont l’activité économique est indépendante du sport. Les supports de « communication sportive » définissent et valorisent indissociablement l’identité de l’entreprise et celle des salariés.

Les managers sont confrontés à la complexification des organisations, des activités et des relations sociales. Or, l’analyse de leur travail s’est essentiellement appuyée sur une distinction entre la prescription et l’activité en délaissant l’interprétation opérée par les managers eux-mêmes. Il convient donc d’appréhender « l’effet manager » dans ses dimensions rationnelles et symboliques et de revisiter la problématique de la compétence managériale à l’aune des processus de signification qu’elle engage et qui la constituent.

EXPERIENCE


Différents concepts et analyses peuvent être mobilisés pour traiter les problématiques organisationnelles d’introduction de technologies d’intelligence collective auprès de groupes d’utilisateurs. On peut notamment s’intéresser à l’organisation définie comme lieu d’exercice du pouvoir mais on peut également la comprendre comme lieu de communication et d’expression des structures culturelles, soit comme contexte. Ces définitions empruntent à divers courants théoriques de la sociologie des organisations, du Collège Invisible, et nous verrons aussi à la psychologie cognitive. Les analyses stratégique et contextuelle apparaissent complémentaires et facilitent la compréhension des phénomènes organisationnels complexes. De même orientent-elles l’intervention et l’action. Mais ces emprunts ne sont-ils pas aussi à intégrer comme une marque des méthodes constructivistes ?

L’objet de cet article est d’étudier un organisme de presse comme un système artefactuel, c'est-à-dire une construction de la réalité à un moment donné. Pour cela, l’unité de base de cette étude est le geste professionnel d’écriture des journalistes. Ce dernier sera analysé comme un processus de médiation, c'est-à-dire en observant comment les processus de communication et d’interaction via le journal se construisent, mais aussi comme un processus de travail collaboratif. Au quotidien, l’organisation journalistique produit de l’information à partir de données brutes de terrain. Elle permet au lecteur de comprendre le monde qui l’entoure. Pour nous, l’information n’est pas le fruit d’un seul acteur, le journaliste. C’est un produit collectif relevant d’un sens commun dans un contexte spécifique.

Les compromis consentis lors des recherches actions, en particulier l’application de modèles scientifiquement dépassés, ne sont pas sans conséquence sur la recherche scientifique. Quelle peut-être l’appropriation du modèle marketing, importé des sciences de gestion, dans les recherches actions en sciences de l’information et de la communication ? Au travers d’une recherche documentaire et d’un cas en communication interne, cette contribution exploratoire envisage une éventuelle conciliation, au cours des recherches actions, des intérêts de la recherche et de ceux de l’organisation.

ENTREVUES


BIBLIOGRAPHIE

Hugues Hotier, Professeur émérite à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3, est trois fois spécialiste du cirque classique : en qualité de chercheur, puisqu’il y aura consacré nombre de ses travaux universitaires, ensuite parce qu’il dirige le Cirque éducatif, une association dont on aimerait dire qu’elle est une école pour faire rêver les enfants, enfin, parce que l’auteur connaît le métier – le métier de clown, celui qui, justement, fait rire et rêver les enfants. L’auteur analyse la singulière complicité des acteurs en piste (le clown, l’acrobate, le catcheur, le pasteur évangéliste) et des publics en attente d’un plaisir certain puisque, justement, les uns et les autres connaissent toutes les conventions et les procédés de l’imaginaire. Mais une recherche sur les procédés (les tours du magicien, les effets rhétoriques de l’évangéliste), sur ce que ressent le public complice, est un projet scientifique exigeant, Fin connaisseur des spectacles religieux et des « offices » de catch, Hugues Hotier sait que la communication, dans l’imaginaire du spectacle, emprunte des « chemins de traverse » dont l’analyse doit croiser des notions explicatives en sciences de l’information et de la communication, mais également en sociologie et en psychanalyse. Comment transformer le destinataire en récepteur ? Cette question théorique est centrale dans l’ouvrage : la mise en réceptivité du destinataire relève de logiques d’influence que l’auteur synthétise sous le terme d’induction. « Le partage des émotions peut-être voulu, produit, organisé, mis en scène, récupéré, utilisé » (p. 54). Un destinataire est « induit » dès lors qu’il est installé au centre d’un dispositif de réception « actif », ce qui veut dire que, sous certaines conditions préparées par le destinateur et en adaptant une célèbre formule, il ne peut pas ne pas être récepteur. Dans le monde du spectacle de piste et de scène, l’auteur considère comme puissant inducteur la manifestation visible de l’émotion collective, telle qu’elle est engendrée par la convergence des faces et des regards elle-même conditionnée par la forme de la salle de spectacle. L’émotion collective devient donc un matériau du spectacle. Dans le cas du cirque, et à la différence du théâtre, les artistes évoluent en « décor naturel », celui formé par le public : « en fait, le cirque se passe de décor parce qu’il en possède un naturel : le public. Il y a là un paradoxe impressionnant : […] vous êtes décor pour les gens d’en face » (p. 66).
L’induction est donc ce procédé général, propre aux spectacles contextualisant ainsi l’émotion. Mais le cirque est bien autre chose qu’un divertissement esthétique. Le cirque est un art, un art du spectacle, au même titre que la danse ou le théâtre. Pourquoi pas un genre ? Cette expression, qui vaut pour la littérature, pour le cinéma, pour la peinture, ne vaudrait-elle pas pour le cirque ? Que dire alors d’un genre qui sollicite tout à la fois l’imagination des enfants, l’inspiration des auteurs et la créativité des chercheurs ? D’un art qui engendre des émotions librement consenties et partagées ? Mais si l’art du cirque repose sur des disciplines et des techniques d’interprétation susceptibles de le constituer en genre, nous serions tenté de dire, en lisant l’auteur, qu’il est plus encore : un art de la médiation culturelle, une forme d’engagement social, une pratique pédagogique alternative, autant de dispositions à transmettre des valeurs qui supposent l’intervention d’autres médiations encore – celles de chercheurs, par exemple ou une presse pour le moins éclairée – pour une interprétation de plus grande portée. C’est la conclusion vers laquelle nous conduit cet ouvrage à la fois érudit et conceptuellement limpide.

 Gino Gramaccia

Dans ce livre dense et clair, l’auteur expose une théorie renouvelée du jugement, une analyse fine et argumentée, nourrie d’exemples puisés dans une actualité politique, sociale et économique qui échappe aux standards théoriques sur l’opinion. L’opinion n’est pas une chose, un artefact, ni un agrégat pétri de contradictions. Elle ne subit pas une domination sans appel, mais elle n’est pas non plus la détentrice exclusive de la vérité démocratique. L’opinion porte un regard sur celui qui s’expose, sur celui qui soumet sa réputation à son jugement. La société du jugement se construit donc dans la mise en relation entre celui qui donne à voir et celui qui apprécie.
C’est le caractère dynamique de l’échange qui intéresse Nicole d’Almeida. Elle considère l’opinion comme une construction tout aussi bien agissante qu’agie, jugeant et jugée. Celle ci s’intéresse, dans la société civile, à l’économie et à l’environnement en observant et en se prononçant sur l’activité de nouveaux acteurs que sont les entreprises, les ONG, les politiques, les associations. Le jugement porte alors tout aussi bien sur les nouvelles solidarités, nationales comme internationales, la consommation et l’impact environnemental de l’activité humaine. Du risque de boycott à l’impératif de labellisation, il ouvre des débats et s’impose dans la planification stratégique des organisations.
L’échange qui participe au jugement ne s’exerce pas dans un lieu exclusif, une tribune unique, mais tout aussi bien dans l’espace public, médiatique, judiciaire ou politique, dans la transparence comme dans l’opacité. L’opinion se reconstitue alors en fonction de l’impact de l’activité de l’un des acteurs sur ses intérêts propres. Les individus constituant l’opinion sont également des parties prenantes, stakeholders, dans toute activité écologique, économique et politique. Ils se servent des médias pour se maintenir en veille ou pour être éventuellement alertés par des donneurs d’alerte, whistle blowers. Ils sont ensuite capables d’exiger que l’on leur rende des comptes et que l’on les dédommage si leurs intérêts sont atteints.
Comment le jugement fraye-t-il son chemin dans l’agencement logique de trois processus que l’auteur nomme réputation, imputation et députation ? A la question de l’imputation, liée à l’obligation (juridique) de faire, répond la députation comme modalité de l’engagement. Le tribunal est le lieu où est jugée l’imputation, tandis que la tribune est lieu où s’affirme la députation (p. 117). Enfin la réputation se nourrit du dialogue, dans la relation – qui ne doit être jamais rompue – entre les parties. C’est dans ce jeu démocratique, toujours en tension, que se construit le jugement à l’affût de ce qui doit être dit, révélé, dénoncé. Imputation, députation et réputation sont les trois figures de la responsabilité sociale fortement liées à l’impératif et au courage du dire. Il s’agit de faire en sorte que la réputation ne se réduise pas à un déguisement symbolique, pour le profit des stratèges du mensonge, de la manipulation et de l’instrumentalisation de la parole.
Une condamnation judiciaire n’est pas seule en jeu. Probablement plus importante est la trace laissée sur la réputation. Qu’elle se construise sur un temps long ou court, se pose à elle la question de la légitimité de la place de l’acteur dans l’ordre social et économique. Mais plutôt qu’une approche managériale de la réputation au risque de l’opinion, Nicole d’Almeida propose de mettre en exergue la vitalité du débat constituant la réputation au travers des concepts d’imputation et de députation. Dans le premier cas la réputation devient donc un bilan des activités soumise au jugement. Dans le deuxième, elle s’inscrit dans une dimension politique et sert de relais à un intérêt supérieur à celui de l’acteur. Dans cette approche le risque n’est pas tant celui d’une opinion défavorable que celui de l’arrêt des relations qui nourrit la réputation. Que ce soit par mensonge ou par négligence, la rupture du lien met en péril la réputation de celui qui en est la cause.
La réputation est d’autant plus importante qu’elle est constamment questionnée dans notre société. Les modalités de la communication d’entreprise doivent apporter les garanties suffisantes à une construction fidèle de la réputation à travers des mécanismes de vérification et de certification dans lesquels interviennent des tiers, dont des agences de notation, des organismes de labellisation. Face au soupçon permanent d’une opinion qui a appris à déconstruire une communication instrumentalisée, ces mécanismes sont chargés de réinjecter de la confiance dans la relation.
Il s’agit d’améliorer la visibilité, de renforcer une lisibilité de la réputation pour faciliter une perception mutuelle. Le nom propre, lieu de la réputation, ne répond pas tant à une valeur linguistique qu’à une valeur sociale. Le sens est plus dans la perception d’autrui symboliquement construite que dans l’étymologie. « Le système des noms constitue l’armature, la syntaxe d’un ordre social qui s’installe et qui se pose en se disant. » (p. 174) Les noms et leur réputation évoluent en conséquence avec la société. Leur légende, autrement dit l’inscription de leur identité dans le temps, se base sur une activité symbolique marquante et sur une mise en récit. La biographie en est un des moyens. Elle se vulgarise et est adoptée par l’anonyme créateur d’un blog comme par le renommé capitaine d’entreprise. Le signe est également mis en scène, travaillé, façonné dans une architecture singulière pour être le vecteur de l’image de l’individu comme de l’entreprise. Entre esthétique et fonctionnalité, du logo à l’architecture, il est pensé pour véhiculer les valeurs fondatrices, l’ambition et la puissance qui guident l’organisation. Il faut être vu et pour cela travailler méticuleusement les éléments informatifs et iconographiques qui vont faciliter le repérage et la reconnaissance des cultures, des rôles et fonctions dans l’entreprise comme de l’espace qui lui est dédié. C’est pour et par l’intégration que cette symbolique de reconnaissance se travaille.
L’auteur souligne cet étrange paradoxe : la parole critique devient raisonnablement critique dans l’espace médiatique. La reconnaissance publique de la critique annoncerait une nouvelle ère du jugement purgé de son pouvoir de contestation – une démocratie courtoise, en somme. Voilà qui rend, par contraste, plus assourdissant le silence des victimes exclues de l’espace médiatique. Outre le système des symboles, la réputation se façonne également par la maîtrise du système médiatique. L’objectif de l’entreprise n’est pas tant d’être omniprésente que de s’assurer d’une présence opportune dans les médias. A défaut de pouvoir réaliser le fantasme littéraire d’un journal à leur solde, les entreprises créent des Directions de la communication, mettent en en œuvre des journaux d’entreprise à l’intention des employés, des magazines clients, s’emparent d’Internet et continuent de développer ainsi leurs propres médias pour travailler leurs propres systèmes de signes.
En conclusion, l’ouvrage de Nicole d’Almeida nous propose certes de nouvelles façons d’articuler l’opinion, la réputation et le jugement, mais il est également riche de nombreux exemples finement analysés, dont nous ne pouvons rendre compte ici, et qui illustrent de manière convaincante les différents éléments théoriques proposés. Cet ouvrage nous propose les éléments d’un nouveau modèle, et il a également la vertu de donner envie de les voir appliqués pour affiner notre interprétation de la société de la communication.

 Benoit Cordelier